AUBE
|
- Dehors ?
- Dehors ! de l'autre côté de ces murs ?
- Il y a un couloir.
- Et au bout du couloir ?
- Il y a d'autres chambres et d'autres couloirs et des escaliers.
- Et puis ?
- C'est tout.
Jean-Paul Sartre
|
Large de neuf longueurs de lance, le couloir débouche sur une porte.
Quel couloir, me manderez-vous ? Un couloir, that's all man. Il
est indescriptible, il n'est qu'imaginable ou visualisable, rêvé,
voire cinématographique. Il est ample, il est facile d'y manoeuvrer,
il est ample, on pourrait dire qu'il y a une ample marge de manoeuvre
pour y circuler, ce qui permet un certain va-et-vient entre les deux
murs, parallèles. Susurré dans le couloir, Ell&Il entend
Dawn : le Mahavishnu Orchestra se prépare à faire crouler le
toit. Un rythme effréné l'emporte vers le nord ; l'issue ou la
porte, laquelle notre quidam meurt d'effroi, d'envie d'ouvrir.
Ell&Il oscille, se rapplombe, perd l'équilibre et se précipite
vers la poignée de porte qu'il tourne vers la droite, d'un mouvement
sec, saccadé. Ce qu'il y a derrière cette porte, il se le demande,
tout autant que vous. Il l'entrouvre puis la referme. Les membres du
Mahavishnu Orchestra, comme s'ils étaient là, sur place, entrent en
transe, alternent les solos, de la guitare au violon et à l'orgue, de
John McLaughlin à Jerry Goodman et à Ian Hammer. Et le leitmotiv, que
l'on se borne à appeler mélodie, se répète incessamment en trame de
fond.
Prise deux. La grille s'ouvre, laissant poindre un latent filet d'aveuglante
lumière. Trois fauteuils vides. Gros plan. Un projecteur, un écran
géant. Deux sujets endormis par terre.
Sur un beat hip hop, les personnages, projetés à l'écran, scandent :
- I don't THINK you'll FIND what you been lookin' for asshole.
- Oh yeah?
- Yeah.
- Fine, be that way bitch.
- Only WAY you'll FIND it zif you REALLY go through.
- Go through what?
- It.
- It?
- Yeah, IT.
Quasi neurasthénique, Ell&Il s'assoit et murmure le dialogue qu'il
vient à peine d'entendre. Sobre en paroles, il le repasse muettement,
secrètement, dans le labyrinthe de sa mémoire : «I don't think
you'll find what you been looking for asshole oh yeah yeah fine be
that way bitch only way you'll find it zif you really go through go
through what it it yeah it.» Il le fredonne sur tous les temps
imaginables (3/4, 5/8, 7/4, etc.). Ell&Il déconstruit le rythme,
le rebâtit, regroupe les phonèmes, les noires pointées, les sujets.
Ah ! Non. Peut-être. Pas vraiment. Mais si, non, ce serait trop
simple...
Langoureusement, les deux corps alanguis, étendus par terre, se
réveillent, revêtent leurs fringues : ils ne constataient pas
leur dénuement. Ils se regardent, avides de paroles. Une seconde
mineure harmonise leurs voraces voix qui, goulues de dodécaphonie,
déclament à tue-tête :
Ah !
Que la mosaïque couvrant mes globes oculaires s'estompe.
Nus et beaux, abreuveront-ils ma connaissance assoiffée, assouvie
d'incertitude ?
Ce balconnet, cette incrustation de dentelle, bustée sur un édredon
de satin, lequel les bercent entre les faux murs d'un chimérique théâtre...
Pourquoi ce titanesque étalage languide,
et pourquoi m'appelles-tu de ton unique doigt, vision d'accalmie,
et pourquoi ce quidam, étouffé dans son rire, éreinté dans sa joie,
traduit-il mon amour ?
Ell&Il croyait chercher l'or du temps, la fracture où l'homme
devient vieux-jeu à son insu, par une tendance à l'ultramodernisme.
Peut-être eût-il été tenté d'asseoir la vision d'accalmie sur ses
genoux, mais tout lecteur averti le lui aurait interdit, sachant bien
qu'il l'aurait trouvée amère. Contrairement à ce que vous pourriez
penser, il n'est pas ici question de trancher entre le bien défunt et
le mal à la mode, de flairer une immanente vérité and all that
blah-blah-woof-woof. Nous recherchons plutôt la division entre le
charme et l'ennui. En pleine grisaille d'or, il l'est : ne
l'êtes-vous pas ?
Derrière la porte, il n'y avait pas grand-chose d'intéressant, si ce
n'est ces deux êtres éperdus de sommeil qui, se réveillant,
s'amourachent à la vie, la poétisent et la rendent, à leur yeux, plus
belle. Mais encore ? Justement. Entendez-vous l'écho des pas
perdus qui perdure sur les murs du corridor ? Large comme une
lame de rasoir, la porte, derrière Ell&Il, assurément, se referme.
***
Le Corps Griffé a parlé. Sachez qu'il en sera ainsi jusqu'à la fin de
cette prose pestilentielle, guidée entre autres par le rythme du
hip hop. Vous serez mené par ce corps déchiqueté et, si votre
raisonnement se heurte à plusieurs points d'interrogation, so
sorry ! Cette introduction, cet aparté, où conduit-t-il et
surtout, où veut-il en venir ? Jamais de question plus difficile
ne fut posée. L'oreille ouverte, les sens à l'écoute, la vie au bord
du coeur : libérez-vous de vos inhibitions et plongez aveuglément
dans ce dédale de maux. Généralisons : le lien intime qui relie
une partie de baseball et de fesses, un rythme indéfinissable et une
mélodie sourde, redondante, qui passe et repasse sans avertir,
déambulant tel un génie aérien sans arrière-pensée, spontané :
trêve de généralités.
Un jeune homme dans la vingtaine se sauve avec un sac contenant une
bouteille de Jack Daniels et deux onces de marie-jeanne. Il n'a ni
but, ni espoir, sinon celui de vivre pleinement, sans limites et sans
conventions. Il se moque d'à peu près tout, sauf peut-être de la
musique, que ce soit de l'atonal, du baroque, du blues, du classique,
du grunge, du jazz, du punk, du rhythm & blues, du rock, du
techno, (remarquez ici le rationnel ordre alphabétique), il s'en
contre-crisse éperdument et c'est tant mieux. Ce qui le fait bander,
c'est le rythme, toujours le rythme, que ce soit le Mahavishnu
Orchestra, Miles Davis, Kurt Cobain, Jimi, l'éternel Jimi, Steve
Coleman (il lui a serré la main), bref, le rythme sous toutes les
formes possibles. Il ne se limite pas au platonique 4/4, il s'étend
sur des vagues iconoclastes, passant du 7/4 au 17/8 avec une facilité
déconcertante. Ce qu'il préfère, c'est le live, le rythme live, le
«vibe» diront certains. En quelque sorte, il est pris dans le vibe, et
c'est tant mieux. Car qui a vécu le vibe ne veut pas en sortir. Il
veut le vivre à perpétuité; il se construit un univers,
incompréhensible pour certains, apparemment issu de l'abstraction mais
toujours concret dans son état d'âme le plus pur. En fait, c'est un
trip complexe, jamais dénué de subtilités, toujours reconstruit,
différant à chaque reprise, s'accroissant infiniment, de chaque note,
chaque schème rythmique; il accentue constamment le deux et le quatre,
et seulement parfois se permet-il de déhancher sur le un et le trois,
sans jamais se pervertir à danser sur le mauvais beat, car le rythme
est démoniaque. Voilà pour les prémisses de ce roman mouvant et
incertain, en construction, ne se limitant à rien, désirant tout
embrasser, pour le meilleur et pour le pire. Ah ! Man...
Ce jeune homme se sauvant avec une bouteille de Jack Daniels et un sac
de deux onces de marie-jeanne a tué quelqu'un, quelqu'un qui, selon
plusieurs critères, ne méritait pas de vivre, se moquait des détails
de la vie, et ne vivait que pour une chose : son commerce. Et là,
certains me diront, sans verser dans la peste nouvelle, la rectitude
politique : «Man, who the fuck are you to judge people's
values?». Et moi de répondre : «Je juge qui doit être jugé,
selon mes règles, selon l'entendement que j'ai pris avec le
tout-puissant, mon tout-puissant, c'est-à-dire moi-même, the one and
only, l'égoïste trinitaire me-myself-&-I, le maître de la
cérémonie». Mais encore, suis-je objectif ? tonitrueront certains.
Non, pas vraiment, mais je ne désire point tendre à l'objectivité, je
n'ai que faire de cette chimère. Je tends vers la subjectivité pure,
vers l'univers des possibilités. Si je n'évoluais pas, à quoi bon
écrire ce roman, à quoi bon se sauver avec une bouteille de Jack
Daniels et un sac de deux onces de marie-jeanne ?
Y a-t-il un état plus plat que celui de la certitude, qu'elle soit
intellectuelle ou amoureuse, voire la certitude d'exprimer la
vie ? Vous le demandé-je ? Non, ce n'est qu'une question
rhétorique. C'est pourquoi je décide de repousser les limites, toutes
les limites, celles vitales à l'homme qui se veut libre, du moins qui
tente d'être libre, car le libertaire est souvent freiné par les
ornières de ceux qui se veulent ses pairs... Entrons maintnow dans la
chair du sujet.
***
La chambre 201 de l'hôpital général de LaSalle (ou HGL) abrite K,
comateux révolté. Il ressasse nombre d'images, tant autobiographiques
que fictives, qui revivent dans sa mémoire disjonctée par la
drogue : la morphine, etc. Les souvenirs et fantasmes se mêlent
sans que K ne sache différencier le vrai du faux. Mais je ne saurais
me laisser berner par ce vieil ami qui, sur son lit de mort, s'attaque
à sa mémoire comme on viole l'intimité d'un jeune homme se masturbant
à la chandelle.
Cette chambre semi-privée respire la mort, bien entendu. Vous n'avez
qu'à vous rappeler vos nombreuses visites hospitalières pour
comprendre que le vert hôpital ne sied nullement au rétablissement des
chroniques désabusés. Les fleurs en plastique n'inspirent guère autre
chose qu'un mépris pour la nature, qui nous a mal foutus, après tout.
Car, comment expliquer que K, idéaliste et aventurier s'il en fut, qui
a fait le tour de l'expérience que l'on nomme vie, à l'affût de
découvertes et de science, ait comme dernier compère de galère un
septuagénaire dégoûtant crevant du cancer ?
Ce co-loque, contrairement aux aînés dont la mémoire éveille nos plus
jeunes bonheurs, ne fait que s'enliser dans le climat déjà sordide de
la chambre 201 : il pue la merde, sacre à tout bout de champ, se
mouche dans ses draps et râle comme un loup quadraplégique.
Heureusement, un grand rideau blanc sépare K de cet être dégueulasse,
qui me fait envier les odeurs de bouffe thaïlandaise qui émanent des
murs de mon 4? sur Marie-Anne.
Un autre drôle se promène dans le corridor au volant de sa chaise
électrique. Il klaxonne arbitrairement, évide des passants fictifs et
brûle les feux rouges de sa délirante folie. Tout dépeigné, comme
c'est la mode dans les grands hôpitaux du monde, il s'assure que le
coulis de bave qui arpente son menton dégouline jusque par terre pour
que les employés à temps partiel ne se plaignent pas d'un manque de
travail (le syndicat froncerait des sourcils...). Puis une infirmière
toute de vert vêtue (obviously) s'écrie : «Monsieur
Hurtubise ! Retournez dans votre chambre. Vous dérangez les
visiteurs.», inconsciente de l'état d'esprit absent de sieur
Hurtubise, qui nage dans sa salive depuis huit heures et demie. On se
demande même s'il comprend ce qu'il voit, ou encore où il est,
tellement son regard apeuré nous fait penser aux yeux terrifiés d'un
orignal sur la 117, une Camaro de l'année s'apprêtant à le happer.
Puis il y a la coquette qui cruise tout ce qui bouge dans son peignoir
rose grand ouvert, évoquant le temps des cerises et son roman
préféré : Histoire d'O, duquel elle déclame les passages
les plus représentatifs selon son expérience qu'elle dit
«personnelle» : «Désormais, huit jours durant, entre la tombée du
jour où finissait son service dans la bibliothèque et l'heure de la
nuit, huit heures ou dix heures généralement, où on l'y ramenait -
quand on l'y ramenait - enchaînée et nue sous sa cape rouge, O porta
fixée au centre de ses reins par trois chaînettes tendues à une
ceinture de cuir autour de ses hanches, de façon que le mouvement
intérieur de ses muscles ne la pût repousser, une tige d'ébonite faite
à l'imitation d'un sexe dressé. Une chaînette suivait le sillon des
reins, les deux autres le pli des cuisses de part et d'autre du
triangle du ventre, afin de ne pas empêcher qu'on y pénétrât au
besoin.»
À maintes reprises l'a-t-on vue sur le bord de l'orgasme, se frottant
sur le rebord d'une fenêtre et riant d'un apocalyptique crie sonore,
lorsqu'on la prenait en flagrant délit de jouissance. Elle s'en était
prise au plus viril de ses co-loques, maniant la verge avec une
dextérité peu commune pour une dame de soixante-quatre ans.
Parmi cette horde de fous, K ne pouvait cacher longuement le rictus
qu'il affichait : il savait très bien que son tour viendrait,
qu'il en prendrait pour son rhume et que lui aussi deviendrait la
risée de ses plus jeunes co-loques et clients de l'HGL; mais, pour
l'instant, il avait le beau jeu : une Royal Flush et les manches
pleines d'as.
Comment K pouvait-il guérir de sa terrible maladie parmi cette dite
horde de fous ? Quotidiennement, je me posais cette question et
tentais vainement d'y répondre. J'aurais pu m'infiltrer à des heures
plus que matinales dans l'HGL, et le délivrer de cet antre de
perdition; je l'aurais assis confortablement sur sa chaise roulante
blindée, et roulé à toute vitesse dans les corridors suintant la
pisse; dans ma Camaro de l'année, je l'aurais installé, et nous
aurions roulé jusqu'à Val-d'Or sur la 117. À la tombée de la nuit, je
me roulais un dernier spliff et me disais : «Tonight's the
night>». Mais dès que l'étoile polaire scintillait sur mon pare-brise,
j'imaginais les gyrophares policiers rouge supplice, j'entendais la
sirène du dernier jour qui chantait au loin sur les rives de la
rivière des Outaouais ; inévitablement, elle entraînait la
carrosserie de mon véhicule vers l'avacuité de mon royaume, où règne
le bleu, où la mer profonde habitée d'hippocampes et de bélugas
m'accueille en roi; limpide, le calme éructe à 360 degrés ; cette
lave bleue qui tapisse les murs de mon royaume...
À priori, je te vois, K, de bleu submergé ; les eaux réparatrices
redonnent de l'éclat à tes yeux, de la couleur à tes joues et de la
folie à tes cheveux bouclés bleus frisés et follement heureux de
vivre !
***
En attendant Gérard, je plonge au fond des maux. J'allume une
cigarette et fais tournoyer sa cendre au-dessus du cendrier. Ce
dernier, enrobé d'une lumière diffuse provenant des chandelles
allumées ici et là dans le bar, est fait d'une vitre opaque
blanchâtre, presque grise. La cendre semble vouloir y tomber. Elle
oscille entre la stagnation rassurante et le désespoir éperdu dans
lequel elle pourrait sombrer. D'un léger coup de tête, elle
chancelle : son dernier refuge, le cendrier. Langoureusement, il
l'attend, afin d'emplir sa solitude.
La fumée, d'un bleu strident, crie une mélodie nègre de New York où
les musiciens noirs étalent leur misère, leur savoir-faire. Partout
dans le bar, le smog envahit les corps empêtrés, tous suspendus devant
un café noir, une bière brune, un alcool blanc. Une jeune femme,
habillée de gris et de noir, pénètre dans le bar, pipe au bec. Elle
regarde furtivement devant elle, espérant rencontrer un regard
apaisant, et se dirige vers le fond de l'établissement. Son corps,
difficilement perceptible, marche de façon aléatoire, avance, recule,
fait un pas de côté, prend une autre direction, fait un second pas de
côté. La femme inspecte de nouveau la salle. Arrivée au bar, elle s'y
assoit et commande une Kronenbourg. L'accumulation de fumée m'empêche
de la voir complètement. Je regarde la vacuité céleste : on me
chuchote que les musiciens du Death Tone arrivent.
Ian Butler, muni de sa clarinette basse, salue la serveuse. Il lui dit
que l'amour plane comme une feuille d'olivier sur une tombe. Elle lui
lance un regard fugace, ne prête aucune attention à ses insipides
propos. Ian enlève son chandail couleur ambre. Il ne porte plus qu'un
t-shirt mauve, arborant les mots «Dark Alley». Il lèche son anche,
l'insère dans le bec de sa clarinette, fixe le bec au corps de son
instrument, puis se dirige vers le bar où il embrasse la jeune fille
buvant sa Kronenbourg. Elle se nomme Manú, me susurre-t-on à
l'oreille. Elle le reconnaît, lui fait une accolade. Je crois qu'elle
lui sourit. Elle lui offre une bière, qu'il prend volontiers. Elle se
retourne vers moi, plisse les yeux, essaie de voir à travers les nues
bleues. Elle n'y parvient pas.
Christian Jorgensson fait son entrée. Il n'a l'air de rien,
c'est-à-dire qu'il n'a pas l'air musicien. Plutôt, il ressemble à un
oncle que l'on ne voit qu'une fois l'an, soit au réveillon de NoÎl,
soit à Pâques. Ses cheveux, peignés sur le côté, transpirent la
graisse. Sa chemise blanche, presque transparente, détachée jusqu'au
troisième bouton, fait voir la masse de poil collée à sa poitrine. Il
salue la serveuse, lui dit que l'amour s'écoule de sa bouche comme
d'une fontaine; elle lui sourit, ou me semble du moins le faire.
Christian assemble sa trompette et en fait gémir quelques notes
pratiquement inaudibles. Elles semblent lui plaire, et lui aussi
paraît sourire. La batterie de Paul McGwire est déjà en place sur les
planches du petit amphithéâtre. Il arrive, les cheveux au vent, très
enthousiaste. Il échange quelques poignées de main avec des amis, que
je ne connais pas. Il salue la serveuse et lui dit que l'amour est une
forteresse hors d'atteinte ; elle rit faiblement et marche en ma
direction.
Pénétrant dans l'antre de perdition qu'est le Yardbird Suite, Norm
Langford et sa contrebasse. Il l'accorde, affiche un air anxieux, ne
sourit pas, ne parle à personne, attend impatiemment que ses musiciens
se joignent à lui afin d'entamer la première pièce de la soirée :
Now's the Time.
Enfin, Gérard se pointe à ma table. Ses dents jaunies par un nuage
de nicotine sont cachées derrière un timide sourire. Sa moustache
finement taillée donne un éclat surprenant à son visage, habituellement
terne, voire lymphatique. Ses cheveux brun-roux, tout ébouriffés,
me font esquisser un fin sourire.
Il porte un bandeau noir, ce qui met en relief sa crinière endiablée.
Il me dévisage d'une grimace-sourire statique ; à quoi
pense-t-il ? Je ne le sais pas et ne daigne le lui demander.
Comme si je n'étais pas assez complexée par l'omniprésente brume, il
s'allume une cigarette, une Chesterfield je crois. Cette dernière crée
chez moi un aveuglement quasi total : à peine puis-je l'entrevoir
dans ce capharna¸m d'exhalaisons. Je me résigne donc à utiliser mes
autres sens, mon ouïe, mon toucher, mon odorat : mes yeux me sont
maintenant chimériques.
La serveuse me demande ce que nous voulons boire. Je fixe
momentanément sa poitrine : elle porte une blouse noire très
serrée, ce qui met en évidence son buste, particulièrement ses deux
mamelons. Je détourne mon regard. Comment ai-je fait pour voir ses
mamelons ? La brume se serait-elle dissipée ? Il semble que oui.
Peut-être n'est-ce qu'une illusion : après tout, on voit bien ce
que l'on veut bien voir... Le regard de la serveuse s'immobilise sur
moi. Elle rit sardoniquement, elle s'impatiente. Gérard cligne des
yeux : la fumée. Il joue dans ses cheveux, m'envoie un baiser
soufflé. Sa bouche forme un cercle parfait, pareil au goulot d'une
bouteille. Je commande deux 1664.
L'insolite beauté installée au bar regarde dans notre direction,
allume sa pipe. La serveuse, tout en apportant nos bières, me dit que
Manú aimerait bien se joindre à nous. Gérard n'y voit pas d'objection,
moi non plus. Elle s'amène lentement, se laisse désirer.
Elle se nomme Manú, vous l'avez appris plus tôt, en même temps que
moi. En pleine brousse albertaine, j'assiste à un concert de jazz,
10203 86th Avenue. Il y a Gérard, vous l'avez rencontré
plus tôt. Il y a Manú, cette étrangère aguichante qui ne connaît pas
le passé des nuits sombres et ombrageuses (du moins, c'est ce que je
crois), jazzées par l'effusion émanant des cuivres et des percussions
aphrodisiaques de ce band déchaîné nommé Death Tone.
Il entame donc sa première pièce, Now's the Time, une
composition de Parker, un hymne à la révolution complète. Un hymne à
la noire révolution, à la liberté, à tout ce vers quoi je tends, à
tout ce vers quoi vous tendez, du moins, j'ose l'espérer. Ce n'est
certainement pas en remplissant mon devoir de journaliste que j'y
accéderai (à cette révolution), mais, en attendant, je me contente de
voir, de sentir, d'ouïr, pour ne pas dire, voire commettre le lapsus
qui consisterait à ajouter un «j» au mot ouïr...
Après le crapuleux meurtre perpétré le xième jour du xième mois de
cette sainte année mil neuf cent X, celui où un jeune poltron a
assassiné un propriétaire de Pizza 2=1, mon patron, un vaurien,
sûrement inspiré par la pleine lune (comme à son habitude), m'a
envoyée bien loin dans la faune edmontonienne sur un simple hunch, un
pressentiment : «J'ai l'feeling qu'il s'en va vers l'ouest. C'est
ben connu, les jeunes partent tout' vers l'ouest, vers Vancouver,
capitale du punk-rock qu'z'appellent ça. Moé, j'comprends rien
là-d'dans, le punk-rock. C'est du bruit de drogués, de dégénérés.»,
m'a-t-il postillonné au visage de son air je-sais-tout, car il ne
connaît sûrement pas le mot omniscient, de son air
dans-mon-temps-c'était-ben-mieux, et bla bla, et bla bla. Donc,
obéissant à son impératif, je m'envole vers la belle capitale de la
drogue, comme il aime tant l'appeler. Je manque mon avion, roule sur
mon pouce, me ramasse dans un trou à Edmonton où, heureusement, j'ai
des contacts. Gérard est journaliste au Edmonton Tribune, un
journal pourri mais bon, faut ben vivre. On a fait connaissance à
Montréal dans un cours de littérature, Poésies II, où l'on étudiait
les oeuvres de Paul-Marie Lapointe, Gérald Godin, Gilles
Hénault, et j'en passe. Bref, Gérard est un joli mec qui baise bien,
qui a un bel appart à Edmonton Beach et dont l'accent français,
charmant, ferait défroquer les plus pieuses des nonnes.
Manú, rousse comme une Dos Equis, n'attend pas les un deux trois et
claque à qui mieux mieux sur le deux et le quatre, sur les up beat
comme on dit dans le milieu, ce qui m'impressionne. Elle me regarde de
ses yeux brillants qui parlent ainsi à mes sens : ««a m'prendrait
pas grand-chose pour te traîner dans mon appart; j'te f'rais la passe
du canard qui tousse, d'la brouette québécoise; Debby Does Dallas
deviendrait Manú Does Maïté from Sainte-Dorothée». Tout ça en l'espace
d'un clin d'oeil emboucanné, merci beaucoup.
Puis, comme si Norm Peterson pénétrait chez Cheers, le célèbre bar de
Boston, Mr. PC, comme tout le monde aime le prénommer au Yardbird
Suite, fait son entrée, assez fulgurante d'ailleurs. Il s'assoit à
notre table, embrasse Manú, fraternise avec Gérard, m'embrasse, je ne
le connais pas, du moins, je ne le crois pas, je ne suis pas sensée le
connaître. «a me fait esquisser, de nouveau, un on ne peut plus fin
sourire.
Après avoir joué Mr. P.C., chanson dédiée au bassiste du fameux
quartet de John Coltrane, Paul Chambers, et à Mr. PC lui-même ici
présent, Death Tone prend une pose bien arrosée de Straight no Chaser,
s'il vous plaît.
***
Mais hélas, tout n'est pas de bleu. Revenons à nos moutons...
La chambre 201 du Centre hospitalier Angrignon (car, comme on le sait,
il est très à la mode de renommer les hôpitaux et de rafraîchir leur
pseudonyme pour les ajuster au goût de l'heure...) respire autant la
mort malgré ce léger changement de toponymie. Précise-t-il vraiment la
nature et les fonctions dudit établissement ? Sert-il plutôt à
employer quelque illuminé se donnant pour mission la renomenclature
systématique des asiles modernes ? Nous nous égarons de nouveau...
Karl, de par le tube qui lui sort du nez, respire mal aisément (...)
et cherche son air, comme on dit. Pourtant, l'envie me tracasse et
tenaille mes tripes lorsque je le vois déchéer ainsi, accroché presque
artificiellement à la vie comme on se pique pour tout laisser aller
pour le meilleur et pour le pire, l'envie de le libérer du joug érigé
en Vert, celle de rompre avec la passivité et d'entrer dans l'action,
maintnow, pour que des remords ne contraignent jamais ma
conscience ; l'envie de passer une après-midi chaude et venteuse
sur la plage à boire par grandes vagues des Rhum & Coke et à fumer
des Dunhill inexpressément; à nous élever plus haut que l'âme humaine
et nous laisser dériver à même la mer si proche et si vive où s'écrase
la boule de feu qui cède le pas nuitamment à notre satellite.
Je ne manque pas d'imagination lorsqu'il s'agit d'inventer des
scénarios d'évasion dignes des plus populaires et insipides navets de
Hollywood. Mais je cherche toujours le moment parfait pour exécuter
cet acte malgré moi illégal. Qui connaît mieux Karl ? Cette bande de
médecins de 22 ans ou son ami, fidèle comme un chien sans
médaille ? Cette question rhétorique m'incite à passer à
l'action, si Karl le veut bien, car lorsqu'on s'échappe d'un hôpital
dit psychiatrique...
L'imagination déborde aussi concernant la procrastination, cette lâche
et vile façon de tout délayer, de remettre à demain ce qui est dû
depuis trop longtemps... Évidemment, nous ne pouvons parler à voix
haute de notre dessein, puisque dans ces refuges où cohabitent
maniaques et gens bien ordinaires survivent toujours les plaisirs de
la médisance et du qu'en-dira-t-on. Malgré l'aspect fort près de la
mort de ces compagnons de galère involontaires, certains d'entre eux
gardent l'oreille vive et l'oeil rapide : la délation, faut-il
croire, en attire encore...
Le fantomatique Karl, croyez-en mon diagnostique, n'a ni la force ni
le désir immédiat de quitter son plus récent «appartement», car la
drogue finit par avoir son homme, tous les hommes. Certains la fument,
d'autres la boivent, mais les plus chanceux la dévêtent... Je puise en
moi l'énergie nécessaire pour insinuer le plus clairement et
subtilement possible à Karl que ce soir, nous nous enfuirons de tout,
surtout de la morphine, nous nous éloignerons du monde pour vivre dans
le Nôtre, hors de toute atteinte et visiblement plus sain que cette
porcherie belle comme une ambulance dans un supermarché.
Voici comment je procéderai : je volerai une tenue d'infirmier
après avoir doucement battu une stagiaire, pour la rendre plus
belle... ; j'emprunterai une civière et y déposerai Karl,
comateux averti valant bien un ministre... ; l'électricité mourra
par ma faute et nous nous évaderons doucement de LaSalle-sur-le-fleuve
rejoindre la rivière de notre enfance.
***
Je me préparais tranquillement à ma soirée avec Gerry. Je voulais lui
en mettre plein la vue, car Mahomet (maître suprême, voir Avicennes)
sait si je le désirais depuis longtemps : sa moustache me faisait
trépigner d'impatience dans l'attente de ses baisers doux, vifs et
circoncis, son torse musclé me faisait fantasmer depuis notre dernière
baise, sans parler de ses cuisses de tennisman gonflées à bloc par les
stéroïdes. Pour un scribe, Dame Nature l'avait foutrement bien
modelé !
Pour l'occase, j'avais parcouru les boutiques du Marais, les galeries
Lafayette (en vain); je m'étais arrêtée dans le 6e
arrondissement au Garage, où j'avais trouvé quelques chemisiers sexy
épousant mes formes et courbes comme si elles m'eussent été
prédestinées. Au Miss China, dans le 2e, je m'étais
extasiée devant quelques tenues aux allures asiatiques jusqu'à ce que
j'arrête mon choix sur quelque pantalon noir s'arrêtant au genou, la
chaînette à la cheville que je porte rarement faisant office de
dernier obstacle au dénudement que j'anticipais déjà si tôt dans
l'aprème...
Pour ne pas rater ma chance, je m'étais donnée une journée complète de
shopping : mes culottes, usées par de trop nombreuses nuits
torrides, prirent un aller simple vers la poubelle; mes bas ne
méritaient plus d'être appelés ainsi depuis belle lurette. C'est alors
que je pris le parti de participer pleinement au monde de la
consommation. Je m'épris d'une boutique de lingerie fine où je me
soulageai de quelques milliers de balles. Il me restait à trouver un
salon de coiffure abordable et une paire de chaussures.
Mes cheveux effilochés n'avaient plus de volume; ma repousse,
affreuse, me donnait un air de catin, que les dégradés de blond et de
brun rendaient risibles : «On te dirait sorti des années
80 !», me dis-je en riant jaune.
Trouver un salon de coiffure abordable, sympathique et efficace n'est
pas chose facile dans la Ville des Lumières. Ici, où tout semble
artifice et façade, on est loin du laisser-aller et de la bonhomie du
nouveau continent. Mais avec force volonté, je dénichai une perle du
côté de la Gare de l'Est. Une jeune Marocaine dans la vingtaine, aux
yeux pers et aux lèvres charnues que quelques anneaux ornaient,
m'accueillit comme si j'eus été sa cousine perdue de vue depuis 10
ans : «Bonjour mademoiselle, me lança-t-elle, joviale». Je fus
surprise d'un tel accueil, car mon allure déglinguée ne sollicitait
pas tant d'empathie, surtout dans une ville aussi guindée que Paris.
Cela dit, le quartier de la Gare de l'Est n'est pas le plus huppé des
arrondissements parisiens.
Telle une cliente chez un psy, je lui racontai mon histoire, mes
dépenses folles, ma rencontre tant attendue avec Gerry, etc. :
les coiffeuses, bien qu'elles ne soient pas titulaires d'un diplôme en
psychiatrie, font souvent office de thérapeute, d'où le pourboire
généreux que je comptais lui laisser. «Je sais exactement ce qu'il
vous faut. Une coupe courte, dégradée en arrière. La physionomie de
votre visage s'y prête à merveille. Montrez-moi vos chemisiers.»
J'obéis docilement, stupéfaite devant son enthousiasme exagéré.
«Voilà, c'est parfait. Je vais teindre vos cheveux noir jais, y
glisser quelques mèches bleu foncé, et votre Gerry ne saura vous
résistez.»
Je ne savais pas comment réagir. Je me confondais en mille
remerciements désespérés. J'allai même jusqu'à lui dire : «Merci
docteur !» Elle continuait son discours sans relever mes
remarques : «Si vous le voulez bien, je passerai chez vous ce
soir et vous maquillerai subtilement, pour mettre vos traits en
relief. Vous verrez, vous serez à croquer !» Ébaubie, je souris
timidement, signifiant mon accord.
Lorsqu'elle cogna à la porte de ma chambre d'hôtel (la 101), je venais
à peine d'ajuster mon porte-jarretelles. Je me promenais seins nus,
admirant ma silhouette que je ne reconnaissais pas grâce aux coups de
ciseaux magiques de cette fabuleuse Marocaine. J'ouvris en attachant
malhabilement mon chemisier, laissant poindre le souti de dentelle
pourpre que je m'étais procuré plus tôt dans l'aprème...
***
Nous avions tout prévu, de la musique qui nous guiderait jusqu'en
Outaouais aux rafraîchissements que nous descendrions à vive allure,
tout comme ce seize chevaux fulgurant, décapotable et capoté comme
nous. Noir et violet comme il se doit, notre véhicule roulerait,
violant toutes les lois possibles et imaginables, pour mettre du
piquant à notre escapade inespérée, inattendue.
Je me glissai dans les corridors de l'HGL, tel une couleuvre sur la
plage attendant patiemment que les bébés tortues échouent dans sa
gueule. Le sarrau blanc me servant de déguisement masquait bien l'acte
illégal que j'allais commettre. Je croisai l'infirmière de garde et
lui demandai poliment de m'indiquer la salle de bain, prétextant une
urgente envie de libérer ma vessie. Alors qu'elle pointa vers une
direction X, j'appliquai un mouchoir imbibé de formol sur sa bouche
et, comme elle se débattait frénétiquement, je lui assenai un coup de
crosse de 12 derrière la tête, facilitant illico ma tâche frauduleuse.
Tel qu'annoncé, la marre rouge gluée à l'arrière de sa tête la rendait
effectivement plus belle...
Après l'avoir dûment sodomisée, nécromancien illuminé par saturne que
j'étais, j'enfilai son uniforme puis, je la laissai pour morte dans un
bac à linge souillé. J'en profitai pour me chapeauter d'une perruque
blonde, remplit de serviettes le soutien-gorge que j'avais emprunté à
Gwendolyne, maquillai mes yeux et ma bouche, et pressai le pas vers la
chambre 201.
Alors que j'allais pénétrer dans ladite chambre, je croisai la
nymphomane sexagénaire, insomniaque, et lui adressai la parole en ces
termes : «Que faites-vous debout à cette heure si tardive ?»
Contente que je m'intéresse à elle, elle me répondit qu'elle attendait
que le concierge de nuit passe par ce corridor pour lui suggérer une
fellation digne de mention. J'échappai un rire étouffé et m'infiltrai
dans la chambre de Karl.
Le septuagénaire cancéreux ronflait à poings fermés, ce qui facilitait
mon ouvrage. Karl, assoupi, avait rangé ses affaires dans un sac
(comment avait-il fait ?) et je n'eus qu'à lui tapoter l'épaule
pour que ses yeux s'illuminent. Rassuré par l'état de Karl, je me
précipitai dans une pièce où j'avais entrevu quelques civières
vacantes, chose rare dans les hôpitaux québécois...
Alors que je faisais le chemin inverse, le gardien de nuit
m'interpella : «Hey ! Où tu t'en vas ?» Je lui répondis
nonchalamment qu'un client devait être transféré d'urgence à la salle
d'opération, qu'une trachéotomie était nécessaire. Ses yeux
s'écarquillèrent, mais il ne répliqua rien.
Karl semblait nerveux, il avait hâte d'être libéré du joug
hospitalier. Je l'installai malaisément sur la civière, engendrant un
bruit sourd qui nous effraya. Mais personne ne réagit, aucune alarme
ne sonna, et nous en fûmes rapidement rassurés jusqu'à ce que la
sexagénaire, interloquée, me demande : «Où amenez-vous ce
viril ?» - «Je m'en vais lui faire une pipe, c'est urgent.» Elle
trouva mon argument fort raisonnable et nous poursuivîmes notre
périple sans peine. Ne restait plus qu'à franchir l'infranchissable,
soit la dernière porte menant à l'exode.
Arrivés devant le poste du gardien de nuit, il m'interrogea de
nouveau : «Ton patient, y'é pas s'posé être sur une table
d'opération ?» Je répondis que oui, mais que le chirurgien
n'était pas présent et que je prenais le client sous ma
responsabilité. Il rétorqua que j'avais besoin d'une autorisation
spéciale, signée par ledit chirurgien, laquelle je n'avais évidemment
pas.
C'est alors que le temps sembla ralentir, que j'entendis des paroles
quasi inaudibles, qu'une lourde décharge se fit entendre et que,
malgré moi, Karl et moi nous sommes retrouvés dans le bolide
fulgurant, esquivant les chauffeurs du dimanche sur la 20 ouest.
***
PC, on laisse tomber la formalité du Mr. après deux Glenfiddish, trois
rousses, une noire, deux brunes, pas de blonde ; les blondes,
c'est pour les mâles dont la peur de l'infériorité intellectuelle est
incommensurable. Bref, PC glisse Steamin' de Miles Davis dans
le lecteur de DC, et fait propulser des haut-parleurs une de ces
balades qui me rendent mélancolique, qui me font envier tous ces gens
qui ont vu, entendu, ressenti la puissance du Miles Davis Quartet
live. Something I Dreamed Last Night. Bill Evans solo si bien,
personne ne parle, tout le monde écoute ce virtuose des touches noires
et blanches. On se laisse emporter par ce flot de délicatesse
mortuaire qui fait de nous de vulgaires mortels, tandis que cette
musique coule éternellement dans nos oreilles et atteint les sens les
plus cachés de chacun.
À mesure que Gerry claque des doigts, Manú s'excite et,
tranquillement, se dévêt, arborant maintenant son plus simple apparat,
lequel j'admire béatement depuis environ cinq minutes. Une transe
s'empare de Manú qui, dansant telle une tulipe sous une averse de
torrentielle pluie, provoque un déhanchement collectif, une tribale
valse désarticulée où tous nos membres, désaxés, se meuvent en toute
place, occupant tout l'espace oxygéné de ce loft du fin fond de
l'Alberta. Gerry gémit au plus grand plaisir de PC, lequel grogne en
ma direction; je masturbe habilement Manú qui, extasiée, se laisse
aller au délire le plus total. La pudeur en prend pour son rhume.
Avant de s'euphoriser dans le plaisir charnel qui consiste à se fondre
l'un dans l'autre dans l'autre dans l'autre - PC fait tournoyer un
chapeau de cow-boy qu'il fait virevolter à proximité de mes seins; je
m'éclipse dans le cerceau de la perversité outrancière, l'orgasme à la
portée de la main; Gerry empoigne sauvagement ma poitrine,
déchiquetant mes mamelons comme jamais auparavant je n'avais senti la
pleine exubérance de l'amour sans retour -, Manú, collée aux hanches
de Gerry, ne se contrôlant plus, lâche un maintnow retentissant qui
nous fait tous crouler au plancher, comme des êtres nus devant un
projecteur cinéma.
Un corridor, large de neuf longueurs de lance, mène à une porte. PC et
Manú l'ouvrent. Ce semble routinier, ce n'est pas la première fois
qu'ils initient de la sorte de purs étrangers, voire des amants
passagers. Diane, extraite de Steamin' with the Miles Davis Quintet,
résonne partout dans ce couloir. Une ambiance propice au vice se crée
tranquillement, portée doucement sur le flot trompettesque de
l'instrument du grand Miles lui-même. Le leitmotiv se répète
incessamment, immédiatement dans cette atmosphère de fête champêtre
exagérément alcoolisée. Gerry et moi avons suivi les deux gourous de
la soirée, innocemment, sans trop faire attention aux burlesques
détails (le projecteur de cinéma, les quatre fauteuils).
Prise deux. La porte refermée derrière nous, nous attendons que le
show commence.
«The ceremony is about to begin, s'esclaffe PC d'un puissant cri
primal, primitif, intuitif, avec conviction. Avant de nous laisser
aller à l'extase la plus sublime, écoutez le grand oracle déclamer un
de ses plus beaux chants d'amour». D'une seule voix, Manú et PC
déclament :
Le cerveau défoncé, grugé par la faim, les munchies, CMR s'apprête à
commander le mets tant réclamé par son estomac, une pizza. Au
carrefour des rues Côte-des-Neiges et St-Kevin se situe le célèbre
Pizza 2=1. À l'achat d'une small all dress, il en obtient gratuitement
une seconde, tout cela pour 9,99 $. De plus, le charmant
propriétaire lui donne deux boissons gazeuses, en l'occurrence deux
Coke. Le commerce, à moitié vide, se compose d'une clientèle
disparate : un gros italien, la bouche emplie de fumée du
mauriène, une barbie aux talons hauts douteux, à la conversation
niaise, et un jeune Mexicain, Pepsi en main. Le tenancier
l'interpelle. «Salut mon ami, qu'est-ce que j'peux faire pour
toi ? - Deux small all dress, man». Affamé.
23 heures 20. Son chum l'attend depuis déjà vingt minutes.
Peut-être seriez-vous tenté de lui dire : «C'est pas grave,
relaxe man». Mais non, à ce moment précis, la situation, critique,
l'exaspère. La radio, branchée sur la radio énergie, tonne un rythme
agressant, aliénant par sa monotonie répétitive : «This is how we
do it, boom, boo-boom-boom-boom, boom, this is how we do it baby.» Le
goût de hurler : «Shut the fuck up !» lui prend soudain.
Mais, bienséance oblige, il s'abstient de déranger les clients de
l'établissement. Doit-il se rabaisser, les oreilles désorbitées, à
laisser régner en tyran ces monopolisateurs des ondes ? Dépassé par la
nouvelle génération ? Trop vieux ? Sénile ? Il n'en croit rien. Les
goûts et les couleurs se discutent. Tous les goûts se trouvent dans la
nature, dites-vous. Certaines gens, dénaturées, bêlent sans cesse,
répètent toutes en choeur, y'a pas d'job, man. Malheureusement, le Big
Boss Man, que vous appelez TEMPS, s'impose. Souhaite-t-il vraiment
discuter avec cette rapace à moustache adolescente, à talons aiguilles
ridicules, à l'haleine épicée ? Préjugés raciaux ? Non, vous lisez mal
l'énoncé. Plutôt, il traite du développement de l'être humain, voilà
tout. Sage, CMR ne déverse pas sa logorrhée verbale, ne se risque pas
en ce territoire de pédagogue, voire d'enseignant, lorsque son
adversaire se trouve acculé au mur, désarmé. Au fin fond de lui, il se
contrefout du tact. Mais, vu l'heure tardive, il oubliera, pour ce
soir, l'élaboration de sa philosophie à propos du genre humain et de
ses sous-genres. Ici, il tente d'exprimer que ses pizzas tardent à
cuire, qu'il est pressé, stressé, oui oui. Tout à fait d'accord, son
amoureux, le seul affecté, affection de son monde, l'attend il
désire le rejoindre le plus pressément possible, gloutonner avec lui,
ne pas le décevoir une fois de plus. En tant qu'ex-cleptomane, il
vérifie le système d'alarme, les caméras : absence.
Le téléphone sonne. Le propriétaire se précipite, tel une
balle de calibre 12, au secours de l'alarme téléphonique. Un jeune
Arabe, dans la vingtaine, s'introduit dans la pizzeria. Un serveur se
lance à sa rescousse culinaire, gastrique. Le jeune Arabe (nous
l'appellerons Amir) commande une pointe all dress ou végétarienne, il
s'en balance. Leur langue de communication empêche notre héros de
comprendre ce qu'ils disent : ils rient, ils s'amusent. Et
pendant tout ce temps, les pizzas de notre risque-tout ne fricotent
pas. L'impatience atteint son comble rapidement. Après cinq longues
minutes, le propriétaire lui fait ses excuses, un interurbain d'Arabie
Saoudite. Essayant de l'émouvoir de son fendant sourire, le hardi CMR
lui demande s'il peut emprunter son téléphone, question d'appeler son
chum. Il lui répond que oui. Alors que le téméraire s'apprête à
traverser l'inconnu, à se mêler aux cuisiniers, un flash surgit dans
l'esprit de ce surhomme : «Y'é malade ! R'garde moé
l'allure ! Un coat de cuir brun, long jusqu'aux genoux, une
casquette par-dessus 'es yeux, un chandail de Woodstock qui pue la
bière, la cigarette, le pot, c'est quoi son crisse de problème !»
se dit-il intérieurement. Visionne-t-il trop de films
américains ? Le drapeau bleu blanc rouge bordé d'étoiles
serait-il tatoué sur son coeur ? Le mythe du tueur en série,
médiatisé à outrance, dépasserait-il sa fiction ?
Comme à son habitude, il ne pense pas, il agit. Le canon
de son douze brûle sous mon manteau. Il sent les balles, impatientes,
destructrices. Il imagine l'air désemparé de ces pauvres immigrants,
leur gagne-pain détruit par un désaxé, un famélique insatisfait,
perturbé par l'espace-temps, coincé entre les identités québécoise et
américaine, assoiffé de sang comme un chacal en plein désert. Il
téléphone à Paul. «Salut Ti-Paul, ça va - Ah oui, quand est-ce que
t'arrives ? - dans cinq minutes, les pizzas s'en viennent, ciao -
J't'aime - Moé 'si j't'aime, mon ourson en p'luche rose». Son pizzaman
préféré lui sourit, tout va bien, quelle belle vie ! semble-t-il
dire de ses astronomiques armillaires, subjuguant ses moqueurs de
yeux. Les lèvres de notre colosse casse-cou esquissent un léger
tremblement puis, retirant son pardessus, il découvre son cauchemarme.
Une ribambelle de paroles, qu'il ne comprend pas, déferlent en sa
direction. Des yeux apeurés prient son regard. The Antichrist is in
the house. Les clients, le serveur se cachent sous les tables, sous le
comptoir. Il prend ses pizzas, enfin cuites, ses deux Coke, laisse
l'argent dans le tiroir-caisse, croyiez-vous vraiment que cela
l'intéresse ? Il tire sur le propriétaire, droit au coeur. Et
vous de lui dire : «Chill out man! The way I see it, change le
poste d'la radio, ça va t'changer 'es idées». Suivant votre conseil,
il syntonise le poste le plus à gauche : «Will I live tomorrow,
well I just can't say, but I know for sure, I don't live today.»
Jamais nuit ne fut plus mémorable.
***
|